L’ATLAS D’EMERAUDE

De John Stephens


P R O L O G U E


La petite fille fut tirée de son sommeil. Sa mère se penchait au-dessus d’elle.

- Kate, lui disait-elle d’une voix basse et pressante, écoute-moi bien. J’ai besoin que tu fasses quelque chose pour moi. J’ai besoin que tu t’occupes de ton frère et de ta sœur. Tu comprends ? Il faut que tu t’occupes de Michael et d’Emma

- Qu’est-ce...

- Je n’ai pas le temps de t’expliquer. Promets-moi que tu veilleras sur eux.

- Mais...

- Oh, Kate, je t’en prie ! Promets-le-moi !

- Je... je te le promets.

C’était Noël. Il avait neigé toute la journée. Comme elle était l’aînée, Kate avait eu le droit de veiller plus tard que son frère et sa sœur. Cela signifiait que bien après la fin des chants de Noël qu’on entendait dehors, elle était restée avec ses parents près du feu, à boire du chocolat chaud pendant qu’ils échangeaient leurs cadeaux - les enfants auraient les leurs au matin - et avec le sentiment d’être très grande pour ses quatre ans. Sa mère avait offert à son père un petit livre épais, très vieux et très abîmé, qui parut lui faire vraiment plaisir, et il lui avait donné à son tour un médaillon accroché à une chaîne en or. Le médaillon renfermait un portrait minuscule des trois enfants - Kate, Michael, qui avait deux ans, et le bébé Emma. Puis le moment était venu d’aller au lit, et Kate était restée allongée dans le noir, bien au chaud et heureuse sous ses couvertures, se demandant comment elle allait bien pouvoir s’endormir.

Et voilà que l’instant d’après, on la secouait pour la réveiller.

La porte de sa chambre était ouverte et, à la lumière du couloir, elle vit sa mère défaire la chaîne du médaillon sur sa nuque. Puis elle se baissa, glissa les mains sous la tête de Kate et lui mit le collier autour du cou. La petite fille sentit la caresse des cheveux de sa mère, respira l’odeur du pain d’épice qu’elle avait préparé dans l’après-midi, puis sentit quelque chose de mouillé tomber sur sa joue, et s’aperçut que c’étaient des larmes.

- Souviens-toi que ton père et moi, nous vous aimons plus que tout. Nous nous retrouverons tous les cinq. Je te le promets.

La petite fille sentait son cœur cogner dans sa poitrine. Elle ouvrait la bouche pour demander ce qui se passait quand un homme apparut dans l’encadrement de la porte. Il se tenait à contre-jour, aussi Kate ne put-elle distinguer son visage, mais il était grand et mince et portait un long pardessus et ce qui ressemblait à un chapeau tout froissé.

- C’est l’heure, dit-il.

Sa voix, et cette image - cette grande silhouette à l’entrée de sa chambre - hanteraient Kate pendant des années, car ce fut la dernière fois qu’elle voyait sa mère, la dernière fois que sa famille était réunie. Puis l’homme ajouta quelque chose que Kate ne put entendre, et elle eut l’impression que ses yeux se fermaient malgré elle, faisant disparaître la silhouette à la porte de sa chambre, la lumière, sa mère, tout.

La femme prit l’enfant endormie enroulée dans ses couvertures, et suivit l’homme. Ils passèrent devant le salon où le feu brûlait toujours dans la cheminée, puis sortirent dans le froid et l’obscurité.

Si elle avait été réveillée, la petite fille aurait vu son père dans la neige, près d’une vieille voiture noire, son frère et le bébé emmaillotés et endormis dans ses bras. Le grand homme maigre ouvrit la portière arrière, et le père des enfants déposa son fardeau sur le siège ; puis il se retourna, prit Kate des bras de sa femme et l’allongea à côté de ses frère et sœur. Le grand homme maigre referma la portière avec un léger déclic.

Vous êtes sûr ? demanda la femme. Vous êtes sûr qu’il n’y a pas d’autre moyen ?

L’homme s’était avancé dans la lumière du lampadaire et, pour la première fois, apparut clairement. Son aspect n’aurait d’ailleurs inspiré confiance à personne. Son pardessus était rapiécé par endroits et élimé aux manches. Il manquait un bouton à son vieux complet de tweed, sa chemise blanche était couverte de taches d’encre et de tabac, et sa cravate - c’était là le plus étrange - ne présentait pas un nœud, mais deux, comme s’il avait oublié qu’il l’avait déjà nouée et que, au lieu de vérifier, il avait tout simplement fait un autre nœud pour plus de sûreté. Ses cheveux blancs s’échappaient de sous son chapeau, et ses sourcils se dressaient sur son front telles deux cornes neigeuses qui retombaient sur des lunettes en écaille toutes tordues et recollées. L’un dans l’autre, il avait l’air de quelqu’un qui se serait habillé en plein milieu d’un ouragan et qui, se jugeant encore trop présentable, se serait ensuite jeté au bas d’un escalier.

Mais quand on regardait ses yeux, tout changeait.

Ne reflétant d’autre lumière que la leur, ils brillaient d’un éclat vif dans la nuit étouffée par la neige, et l’on y lisait une énergie si extraordinaire, une telle bonté et une telle sensibilité qu’on oubliait aussitôt les taches d’encre et de tabac sur sa chemise, les bouts d’adhésif sur ses lunettes et les deux nœuds à sa cravate. On les regardait, et on savait qu’on se trouvait en présence de la vraie sagesse.

- Mes amis, nous avons toujours su que ce jour viendrait.

- Mais qu’est-ce qui a changé ? demanda le père des enfants. Il n’y a rien eu depuis Cambridge Falls ! Et c’était il y a cinq ans ! Il a dû se passer quelque chose !

Le vieil homme poussa un soupir.

- Plus tôt, dans la soirée, je suis allé voir Devon MacClay.

- Il n’est pas... il ne peut pas...

- J’ai bien peur que si. Et comme il est impossible de savoir ce qu’il leur a dit avant de mourir, nous devons envisager le pire. Nous devons envisager qu’il a mentionné les enfants.

Personne ne parla pendant un long moment. La femme pleurait maintenant à chaudes larmes.

- J’ai dit à Kate qu’on se retrouverait un jour tous ensemble. Je lui ai menti.

- Chérie...

- Il ne s’arrêtera pas tant qu’il ne les aura pas trouvés ! Ils ne seront plus jamais en sécurité !

- Vous avez raison, dit le vieil homme d’une voix calme. Il ne s’arrêtera jamais.

Le “Il” dont ils parlaient paraissait très identifiable pour tout le monde.

- Mais il y a un moyen. Celui que nous connaissons depuis toujours. Les enfants doivent pouvoir grandir. Pour accomplir leur destin...

Il s’interrompit.

L’homme et la femme se retournèrent. Un peu plus loin, trois silhouettes sombres en long pardessus noir les observaient. La rue se figea soudain ; même les flocons de neige semblèrent s’immobiliser en l’air.

- Ils sont là, dit le vieil homme. Ils suivront les enfants. Disparaissez. Je vous retrouverai.

Avant que le couple puisse réagir, le vieil homme avait ouvert la portière et s’était glissé derrière le volant. Les trois silhouettes s’avancèrent. L’homme et la femme battirent en retraite vers la maison tandis que le moteur démarrait avec une toux caverneuse. Les roues patinèrent un instant dans la neige, puis les pneus trouvèrent une adhérence et la voiture partit dans une embardée. Les trois silhouettes s’étaient mises à courir. Elles passèrent devant l’homme et la femme sans même prendre la peine de tourner la tête, concentrées uniquement sur la voiture qui glissait et dérapait sur la chaussée enneigée.

L’homme aux cheveux blancs conduisait les deux mains serrées sur le volant. Il était heureusement très tard et, avec le réveillon et toute cette neige, il n’y avait pas de circulation pour les ralentir. Mais la voiture avait beau rouler vite, les trois silhouettes se rapprochaient. Elles couraient avec une grâce silencieuse et surnaturelle ; chaque enjambée couvrait une bonne dizaine de mètres, et les ailes noires de leur pardessus se gonflaient dans leur dos. À un virage, la voiture rebondit contre un fourgon en stationnement, et deux des silhouettes s’élancèrent dans les airs pour s’accrocher aux maisons de ville qui bordaient la rue. Le conducteur regarda dans son rétroviseur et vit ses poursuivants courir sur les façades telles des gargouilles en fuite.

Son regard ne trahit aucune surprise, mais il écrasa la pédale d’accélérateur.

L’auto déboucha à pleine vitesse sur la place d’une église et dépassa en vrombissant une foule de fidèles qui sortaient de la messe de minuit. Ils étaient arrivés dans la vieille ville, et tressautaient à présent dans des rues pavées. Sur la banquette arrière, les enfants dormaient toujours. L’une des silhouettes s’envola de la façade d’un vieil immeuble et atterrit avec fracas sur la voiture. Quelques secondes plus tard, une main blême traversa le toit et entreprit d’arracher des lambeaux de carrosserie. Un deuxième assaillant saisit l’arrière du véhicule et enfonça ses talons dans la chaussée, creusant aussitôt des sillons dans les dalles centenaires.

- Encore un peu, murmura l’homme. Un tout petit peu.

Ils s’engagèrent dans un parc blanc de neige et absolument désert, la voiture glissant sur le sol gelé. Il distingua juste devant lui la trouée sombre d’un cours d’eau. Puis tout parut se produire en même temps. Le vieil homme fit rugir le moteur, la troisième silhouette s’accrocha à la portière, le toit céda et l’air glacial s’engouffra dans le véhicule. La seule chose qui restait immuable était les enfants, qui dormaient toujours, totalement inconscients. Puis la voiture prit son envol contre une petite butée au-dessus de la rivière.

Elle ne toucha jamais l’eau. Au tout dernier instant, elle s’évanouit purement et simplement dans l’atmosphère, laissant derrière elle trois formes sombres qui s’enfoncèrent dans les flots glacés.

Une seconde plus tard et trois cents kilomètres plus au nord, la voiture, intacte, s’arrêta devant une grande bâtisse de pierre grise. On attendait visiblement son arrivée puisqu’une petite femme en robe de chambre descendit en courant les marches du perron pour accueillir le visiteur.

Le vieil homme et la femme prirent alors ensemble les enfants et les portèrent à l’intérieur de la bâtisse. Ils montèrent au dernier étage et parcoururent un long couloir décoré de guirlandes scintillantes et de couronnes de houx. Ils dépassèrent chambre après chambre d’enfants endormis puis franchirent la dernière porte du couloir. La pièce ne contenait rien d’autre que deux lits et un berceau.

La religieuse - la petite femme s’appelait en fait sœur Agathe - portait le garçon et le bébé. Elle coucha le cadet dans un lit et sa petite sœur dans le berceau. Ils ne remuèrent ni l’un ni l’autre. Le vieil homme déposa Kate dans l’autre lit puis remonta la courtepointe sous son menton.

- Pauvres chéris, dit sœur Agathe.

- Oui, et tant de choses reposent sur leurs épaules.

- Vous pensez qu’ils seront en sécurité ici ?

- Il n’y a pas mieux. Il va se mettre à leur recherche, c’est certain. Mais vous et moi sommes les seuls ici à savoir qui ils sont.

- Comment dois-je les appeler ? Il va leur falloir un nouveau nom de famille.

- Que diriez-vous de... (Le vieil homme réfléchit un instant.) P ?

- Juste P ?

- Juste P.

- Mais l’aînée ? Elle se souviendra de son vrai nom.

- Je ferai en sorte qu’elle l’oublie.

- J’ai du mal à croire que tout cela arrive vraiment. J’ai du mal à croire...

Elle se tourna vers son compagnon.

- Voulez-vous rester un peu ? J’ai allumé un feu en bas et il me reste de la bière des moines.

C’est Noël, tout de même.

- C’est très tentant. Mais malheureusement, je dois retourner voir leurs parents.

Ah, mon Dieu, fit la religieuse avec un soupir en sortant dans le couloir. Alors ça a vraiment commencé...

Le vieil homme la suivit à la porte, puis s’arrêta pour regarder les enfants endormis. Il leva la main comme pour les bénir, et murmura :

- À bientôt.

Puis il sortit.

Les trois enfants continuèrent de dormir, inconscients du nouveau monde qui les attendait à leur réveil.